Cimetière marin


La scintillation sereine sème sur l’altitude un dédain souverain

Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt, je hume ici ma future fumée.

Et le ciel chante, à l’âme consumée, le changement des rimes en rumeurs,

Beau ciel, vrai ciel, regardes moi qui change.

Après tant d’orgueil, tant d’étranges oisivetés mais pleine de pouvoir je m’abandonne à ton brillant espace.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

entre les pins palpite, entre les tombes;

midi le juste y compose de feux

la mer, la mer, toujours recommencée!

O récompense après une pensée

qu'un long regard sur le calme des dieux!

Quel pur travail de fins éclairs consume

maint diamant d'imperceptible écume,

et quelle paix semble se concevoir!

Quand sur l'abîme un soleil se repose,

ouvrages purs d'une éternelle cause,

le temps scintille et le songe est savoir.

Et vous, grande âme, espérez-vous un songe

qui n'aura plus ces couleurs de mensonge

qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici ?

Chanterez-vous quand serez vaporeuse ?

Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,

la sainte impatience meurt aussi!

Maigre immortalité noire et dorée,

consolatrice affreusement laurée,

qui de la mort fais un sein maternel,

le beau mensonge et la pieuse ruse!

Qui ne connait, et qui ne les refuse,

le crâne vide, et ce rire éternel!

Paul Valery

Le cimetière marin